Le chien et l’éducation militariste — La réalité de son usage pédagogique dans le Japon d’avant-guerre
- Suda Hiroko すだDOGファーム
- 5 nov. 2025
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1. Introduction : la singularité du chien comme support didactique
Dans l’histoire de l’éducation japonaise d’avant-guerre, aucun animal n’a été exploité de manière aussi multiforme que le chien. Proche de la vie quotidienne en tant qu’« animal familier », il incarnait symboliquement les vertus de « loyauté », de « reconnaissance » et de « service ». À partir des textes emblématiques Le chien fidèle Hachikō et L’exploit du chien (Inu no Tegara), cet article examine comment le chien fut intégré à l’éducation militariste et incorporé à la formation morale des enfants.
2. Deux images du chien dans les manuels
2.1 Hachikō dans l’enseignement moral

Le manuel de morale de 1935 (Shōwa 10) comprenait « N’oublie jamais une faveur », récit fondé sur l’attente d’Hachikō à la gare de Shibuya après la mort de son maître. L’accent y portait sur la « gratitude » et la « loyauté » dans la sphère domestique et personnelle, plutôt que sur une idéologie nationale explicite.
2.2 Inu no Tegara dans les lecteurs de langue

À l’inverse, Inu no Tegara, qui racontait la mort au combat des chiens militaires « Nachi » et « Kongō » lors de l’Incident de Mandchourie, soulignait la vertu nationale du « sacrifice de soi pour la patrie ». Le récit s’inscrivait explicitement dans un cadre d’éducation militariste.
3. Repenser le terme « éducation militariste »
On a tendance à identifier « éducation d’avant-guerre » et « éducation militariste ». En réalité, les accents variaient selon les textes. L’analyse des supports canins fait apparaître deux types coexistant :
« Loyauté domestique » — type Hachikō
« Loyauté nationale » — type chien militaire
Par conséquent, parler d’« éducation militariste » exige d’examiner l’intention et l’usage scolaire de chaque support.
4. Pratiques éducatives — expériences et émotions enfantines
4.1 Observation de démonstrations de chiens militaires

Un élève écrivit dans une rédaction :
« Même les chiens servent la nation, et moi, faible de corps, je ne peux rien. J’en ai eu honte. »
Ce témoignage montre comment le chien servait de médiateur à l’intériorisation du « dénigrement de soi » et du « désir de servir la patrie ». Les supports canins fonctionnaient non seulement comme vecteurs de savoirs, mais comme dispositifs d’éducation émotionnelle.
4.2 Lecture à voix haute et larmes
Des rapports indiquent que la lecture à haute voix d’Inu no Tegara faisait pleurer de nombreux élèves. Les éducateurs y voyaient un « effet pédagogique », visant à graver les vertus dans les cœurs par le mouvement des émotions.
5. Supports canins et idéologie d’État
5.1 Chien fidèle = vassal loyal
La fidélité du chien envers son maître fut directement assimilée à la fidélité envers l’Empereur et l’État. Ce procédé offrait un modèle concret et immédiatement saisissable pour transmettre des idéaux abstraits aux enfants.
5.2 Mort canine = sacrifice humain
La mort des chiens militaires fut mise en parallèle avec celle des soldats. Le message implicite était : « Si même les chiens donnent leur vie, les hommes doivent en faire autant. »
5.3 Usage transversal
Langue : lectures et rédactions
Morale : exemples concrets de vertus
Dessin : représentations de chiens militaires visualisant la loyauté
Chants : chansons célébrant le chien fidèle ou militaire
Ainsi, les supports canins constituèrent un dispositif transversal d’inculcation idéologique.
6. Contexte socio-culturel — le chien et les mouvements nationaux
6.1 Mouvement de préservation du chien japonais

Dans les années 1930, la création de la Nihon Ken Hozonkai érigea le Shiba et l’Akita en « chiens nationaux ». Cette symbolisation ethnique a résonné avec l’usage scolaire du chien, créant un terreau culturel où esprit national et loyauté canine se superposaient.
6.2 Culture canine locale
À Zushi, des écoliers collectèrent des fonds pour ériger une stèle au chien fidèle ; ailleurs, des cérémonies commémoratives renforcèrent l’articulation entre école et communauté, décuplant l’impact des supports canins.
7. Comparaisons internationales — la spécificité japonaise
Allemagne (époque nazie) : le berger allemand fut promu « chien national » et figura dans livres pour enfants et films à titre de modèle militaire.

États-Unis et Royaume-Uni : « Lassie » ou le Saint-Bernard furent valorisés comme symboles du « foyer » ou de « l’humanitarisme », avec une coloration militaire faible.

Japon : les supports canins furent reliés directement à la « loyauté envers l’Empereur et l’État ».

Partout, le chien fut un support éducatif ; au Japon, son intégration à l’éducation nationaliste fut toutefois particulièrement accentuée.
8. Ruptures et continuités après-guerre
8.1 Rupture
Après 1945, le Rescrit impérial sur l’éducation et la morale scolaire furent abolis. Des textes comme Inu no Tegara furent rejetés comme « symboles du militarisme ».
8.2 Continuité
Le chien ne disparut pourtant pas des manuels. Il demeura sujet d’« amitié », de « responsabilité » et de « respect de la vie ». Le « chien loyal » devint « chien-ami », assurant une continuité sous des significations renouvelées.
9. Perspectives de recherche
Histoire de la compilation des manuels : retracer, à partir des archives du Ministère de l’Éducation, les processus d’adoption des supports canins.
Écrits d’élèves : analyser rédactions et impressions pour étudier la réception.
Histoire culturelle animale : examiner conjointement système des chiens militaires, mouvement de préservation et école.
Comparaison internationale : préciser l’universalité et la spécificité de l’« éducation militariste » japonaise.
10. Conclusion
Les supports canins n’étaient pas de simples récits animaliers, mais des dispositifs éducatifs stratégiques destinés à incarner l’idéologie d’État chez les enfants.
Type Hachikō : loyauté domestique
Type chien militaire : loyauté nationale
Leur coexistence illustre la complexité de la pédagogie d’avant-guerre. En utilisant un être familier comme médiateur, l’enseignement a profondément façonné émotions, imagination et sens moral des enfants, soutenant l’intériorisation de la loyauté envers l’État. Malgré le changement de sens après-guerre, le rôle de ces supports demeure central pour l’histoire de l’éducation et l’histoire culturelle.






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