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Histoire des loups sous domination impériale — La nature dans le Japon colonial

1. Introduction


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Le loup du Japon (Canis lupus hodophilax) a décliné rapidement après l’ère Meiji et fut déclaré éteint au début du XXᵉ siècle. Pourtant, les discours autour du loup ne se limitèrent pas à l’archipel : ils s’étendirent aux territoires placés sous domination japonaise — sud de Sakhaline, péninsule coréenne et Taïwan. Ces régions abritaient des loups indigènes (p. ex. le nukte coréen), que les autorités japonaises intégrèrent à une « histoire japonaise du loup » élargie, en les considérant comme objets de gestion, d’extermination et d’étude.

Cet article reconstitue l’histoire de ces « loups sous gouvernance coloniale » et en analyse la portée historico-culturelle.


2. Expansion impériale et mutation des représentations


2.1 Dans l’archipel : du sacré au nuisible


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Jusqu’à l’époque d’Edo, le loup était vénéré comme être sacré ; après la Restauration de Meiji, il fut requalifié en « prédateur du bétail » et visé par des politiques d’éradication. Ce basculement symbolise la réorganisation des conceptions de la nature au sein de l’État-nation moderne.


2.2 Regard colonial


Dans les territoires acquis après les guerres sino-japonaise et russo-japonaise, le loup fut considéré comme « obstacle au développement » et intégré à la vision impériale de la nature. Les rencontres en forêt (Sakhaline) ou en montagne (Corée) furent racontées non comme de simples observations faunistiques, mais comme des récits de « conquête des terres sauvages ».


3. Chasses au loup et contexte militaire


3.1 L’Épreuve de 1923 de Nakamura Sei


Des récits de chasses hivernales décrivent l’affrontement entre chasseurs armés de fusils modernes et loups poursuivant leur proie. Au-delà de la chasse, ils mettent en scène l’opposition entre « l’homme qui dompte la nature » et « le loup-menace », en écho aux thèmes du développement et du renforcement militaire du Japon moderne.


3.2 L’armée et les loups


Les garnisons coloniales laissèrent aussi des témoignages de rencontres avec des loups. Au nom de la sécurité et du maintien de l’ordre, l’armée les traitait comme cibles d’extermination, certaines occurrences étant même consignées comme de véritables « combats ». Ce cas illustre l’entrecroisement de l’histoire militaire et de l’histoire environnementale : le contrôle des loups participa des stratégies impériales de gestion de la nature.


4. Interactions avec les cultures locales


4.1 Le nukte coréen


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Le loup coréen (nukte) était à la fois craint et vénéré dans le folklore local, lié à des récits surnaturels et à des pratiques d’amulettes protectrices. Chercheurs et administrateurs japonais l’étudièrent en le comparant souvent au loup ou au chien japonais, l’inscrivant ainsi dans des discours d’assimilation impériale.


4.2 Taïwan et Sakhaline


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À Taïwan, le tigre attira davantage l’attention en tant que grand prédateur, tandis que le loup demeurait secondaire. À Sakhaline, en revanche, le loup de l’Amour fut présenté comme « obstacle au développement forestier ». Ces exemples montrent comment les autorités japonaises entendaient « gérer » la nature dans des environnements contrastés au nord et au sud de l’empire.


5. Chiens, loups et hybrides importés


5.1 Importation de loups étrangers


Des loups importés du continent par des marchands d’animaux furent placés dans des zoos ou chez des particuliers. Des auteurs comme Yonekichi Hiraiwa, qui en élevèrent, s’en inspirèrent dans leurs œuvres, comblant l’effacement de la figure du loup au Japon.


5.2 Chiens-loups et idéologie du sang pur


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Les croisements entre loups continentaux et races occidentales (chiens-loups) intéressèrent certains amateurs, mais furent rejetés par l’armée et les milieux académiques comme « incontrôlables ». La Société de préservation du chien japonais insista sur la « pureté des lignées », excluant les hybrides. L’institutionnalisation de la culture canine était ainsi étroitement liée aux dispositifs de contrôle étatique.


6. Comparaisons internationales — Empires et gestion de la nature


Les politiques japonaises de gestion/éradication des loups s’inscrivaient dans une tendance impériale plus large :


  • Ouest américain : à la fin du XIXᵉ siècle, l’éradication à grande échelle des loups accompagnait la conquête du territoire ;

  • Colonies britanniques : en Inde et en Afrique, l’« extermination des nuisibles » servait à légitimer la domination impériale.


De même, la gestion des loups dans les colonies japonaises incarnait à la fois le « maintien de l’ordre impérial » et la « domination de la nature ».


7. Implications idéologiques — Mutation du regard sur le loup


Pour les Japonais, le loup fut jadis un messager divin. Avec la modernisation et l’expansion impériale, il devint nuisible puis instrument rhétorique de la vision impériale de la nature. Cette mutation dépasse la zoologie et révèle comment la nature fut positionnée et mobilisée comme ressource du pouvoir politique.


8. Pistes de recherche


L’étude des loups sous domination coloniale demeure fragmentaire. Les priorités incluent :


  • Analyse minutieuse des archives administratives et militaires coloniales pour reconstituer les pratiques d’extermination ;

  • Approches comparatives des traditions lupines en Corée, à Sakhaline et à Taïwan, confrontées aux perceptions japonaises ;

  • Enquête sur les liens avec la culture canine (sociétés de préservation, chiens militaires, races importées) ;

  • Recherches interdisciplinaires articulant histoire impériale, histoire environnementale et folklore.


9. Conclusion


L’« histoire des loups sous domination impériale » n’est pas qu’une histoire animale : c’est un lieu d’entrecroisement entre vision impériale de la nature, idéologies de gouvernance et imaginaire culturel.

Si le loup disparut de l’archipel, il persista dans les territoires coloniaux comme « nuisible », « objet d’étude » et « signe culturel », miroir de l’auto-image impériale. Réexaminer cette histoire éclaire la manière dont le Japon moderne a géré la nature et légitimé sa domination.

 
 
 

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