Histoire des chiens de chasse au Japon – IV
- Suda Hiroko すだDOGファーム
- 8 déc. 2025
- 7 min de lecture
Les chiens de chasse d’après-guerre — À l’intersection des institutions, de l’économie, du dressage et des traditions populaires
Résumé (Abstract)

Cet article retrace la reconstruction des chiens de chasse dans le Japon d’après-guerre selon quatre perspectives : (1) le contexte institutionnel (armes à feu, chasse, santé publique) de l’Occupation à la période de haute croissance ; (2) la reconstitution organisationnelle centrée sur la Fédération japonaise des chasseurs (ci-après Zenryō) : registres, sélection/reproduction, compétitions et évaluation ; (3) les incitations économiques et l’internationalisation (importation de stock fondateur et orientation export) ; (4) la gestion des nuisibles et les transmissions folkloriques dans les communautés locales (culte de la divinité de la montagne, rituels funéraires, questions de genre). Les atteintes aux ressources cynégétiques pendant la guerre (disette, réquisitions de fourrures, abattages forcés) frappèrent de plein fouet les chiens d’oiseaux ; néanmoins, la chasse au fusil reprit sous conditions peu après la guerre, et le principal goulet d’étranglement fut la pénurie de chiens. L’après-guerre se lit donc aussi comme une histoire de la réorganisation de « l’économie du chien » : comment ce capital vivant fut-il reproduit, distribué et re-valorisé ?
1. Introduction : ce qui s’est perdu / ce qui a subsisté avec la défaite
Les forces d’occupation procédèrent à un désarmement rigoureux sans interdire totalement les fusils de chasse : pour l’appoint alimentaire, le loisir et la gestion de la faune, un usage limité fut autorisé. En revanche, la réglementation des fourrures, les collectes d’animaux et la pénurie d’aliments pendant la guerre entraînèrent une rupture sévère des populations de chiens de chasse. Les témoignages de première main soulignent qu’au lendemain du conflit, l’obstacle majeur pour les chasseurs n’était pas le fusil, mais le chien. La « reprise » de la chasse impliqua donc la reconstruction de la ressource canine, parallèlement à la réorganisation des régimes d’autorisation des armes.
2. De l’Occupation au traité de paix : remise en route de l’environnement institutionnel
2.1 Cadres des armes, de la chasse et de la santé publique
Armes à feu : sous l’Occupation, la police encadrait la détention des fusils de chasse par un système d’autorisations. La Loi sur le contrôle de la possession d’armes à feu et d’épées (Jūtōhō) fut ensuite consolidée, requalifiant le fusil en équipement hautement réglementé relevant de compétences spécialisées.

Régime cynégétique : dans le prolongement des traditions de protection de la faune et de vedes(zones et périodes interdites), on reconfigura autorisations, saisons, zones et méthodes. La chasse d’après-guerre prit un triple sens : loisir, gestion de la faune et atténuation des dommages agro-forestiers.
Santé publique : la Loi sur la prévention de la rage (1950) standardisa l’enregistrement et la gestiondes chiens. Les chiens de chasse furent intégrés aux nouvelles normes d’hygiène (vaccination, prévention des divagations).
2.2 Retour des organisations (Zenryō) et recomposition des communautés
Dès l’immédiat après-guerre, les organisations relancèrent leurs bulletins, réorganisèrent leurs adhérents et reconstituèrent la section « chiens de chasse ». Points clés : (a) recensement du cheptel existant(registre, localisation, sexe, âge) ; (b) politique d’élevage (plans d’accouplement compensant forces et faiblesses) ; (c) système d’évaluation (exposition + épreuves de travail = double examen « morphologie × performance ») ; (d) schémas d’incitation (valorisation pécuniaire des chiens primés, primes aux éleveurs/dresseurs).Idée directrice : la reconstruction a privilégié les incitations économiques plutôt que l’argument moral ; un environnement « haute qualité = haut prix » a garanti la durabilité de l’offre.
3. Reproduction de la ressource canine : registres, évaluation, compétitions
3.1 Registres et « mise en visibilité »
Les estimations immédiates d’après-guerre évoquent environ un millier de setters et pointers de race pure — chiffre qui révèle, en creux, un élevage non organisé et la disparition de documents de guerre. La section canine rétablit la continuité des lignées en réformant le registre généalogique (pedigree), lequel devint :
un registre des ressources génétiques (prévention de la consanguinité, fixation de traits souhaitables) ;
un actif d’évaluation (les prix et résultats de concours se répercutant sur les prix de vente),
soit une véritable plateforme « pédigrée × marché ».
3.2 « Exposition + épreuves de travail » : double examen de la forme et de la fonction

Expositions (bench shows) : évaluation morpho-sanitaire (standard, santé, construction, allures), garantissant le socle de reproduction.
Épreuves de travail (field trials): vérification des capacitésopérationnelles(recherche, arrêt, tenue, stabilité au coup de feu, marquage, rapport, remise en main).
Le couplage des deux dispositifs limitait à la fois les apparences trompeuses (esthétique sans aptitude) et les dérives fonctionnalistes (performance au détriment de la constitution).
3.3 Ossature du « dressage standard » d’après-guerre
Chaîne comportementale : recherche → arrêt → tenue → ordre de flush (faire s’envoler) → stabilité au tir → marquage → rapport → remise.
Contrôle des stimuli : triptyque sifflet / gestes / voix.
Généralisation et discrimination : couverts (miscanthus, herbes hautes, taillis), vents, espèces cibles (faisan, tétras, canards).
Éthique : réduction des punitions, design du renforcement, prévention de la surcharge.
Avec la littérature importée et l’introduction de sang étranger, les techniques furent rapidement standardisées.
4. Incitations économiques et internationalisation : prix, importations, exportations
4.1 Pourquoi faut-il que ce soit « cher » ?
Le diagnostic d’après-guerre est limpide : un excellent chien bon marché est une anomalie. Sans rentabilité pour éleveurs et dresseurs, l’investissement ne se poursuit pas. D’où :
barèmes officiels et publication des prix des chiens primés ;
primes/allocations pour éleveurs et dresseurs ;
centralisation des données (pédigrées + performances).
Cette transparence des prix a élevé la qualité de la ressource.
4.2 Après le traité de paix : importation de stock fondateur et croisements de lignée
La reprise des échanges permit l’importation de lignées d’élite (pointers et setters anglo-américains, etc.), facilitant des croisements inter-lignées qui améliorèrent nez, endurance, récupération, stabilité nerveuse. Les ressources génétiques raréfiées au Japon furent complétées par du sang importé, menant de front maintien de lignée et amélioration. En cas d’excédent, l’exportation vers les régions voisines devenait envisageable, et l’étalon international contribua à affiner les critères domestiques.
5. Mutation du regard social : l’« altérisation » du fusil et la place du chien
5.1 La Jūtōhō et la signification sociale du fusil
On passe d’une société où « la conscription familiarise tous les hommes avec le fusil » à une ère d’autorisations, de stockage et de compétences strictement encadrés. Le fusil devient un outil d’exception ; en milieu urbain, la chasse est souvent mise à distance. En amont, les chiens de chassedoivent justifier en permanence dressage, hygiène, prévention des divagations, ce qui pousse Zenryō à la discipline interne et accélère la normalisation technique et éthique.
5.2 Gestion des nuisibles et communautés locales

La haute croissance transforme les satoyama et rend mouvantes les frontières avec la faune. Pour contrer les dégâts du cerf, du sanglier et du macaque, la gestion des nuisibles s’impose ; d’où la place, non seulement des chiens d’oiseaux (pointers, setters), mais aussi des chiens de grand gibier (chiens japonais, croisés, chiens courants). Le chien n’est plus un simple « instrument de loisir » : il devient force de travail à valeur publique locale, acteur institutionnalisé apte à coopérer avec l’administration (réquisitions, rapports, sécurité).
6. Traditions, religion et genre : la divinité de la montagne et les chasseresses
6.1 Divinité de la montagne, Kōzaki-sama, rituels funéraires
Dans de nombreuses régions, le culte de la divinité de la montagne perdure : prières de sécurité, rituels de clôture, récits faisant du chien le « messager » de la divinité. Les rites funéraires pour les chiens (ensevelissement, offrandes, variantes comme « rendre la tête à la montagne ») traduisent une éthique qui refuse de réduire le chien à un outil — avec des effets concrets sur le dressage et le traitement. L’histoire des chiens de chasse relève autant des lignées et compétitions que des récits et rituels.
6.2 « Inu-yama », « Ingari » : traque sans arme à feu et chasseresses
Dans certains terroirs, on a maintenu des formes primitives où les chiens immobilisent le sanglier et l’humain donne la mort au couteau ou au bâton. Des femmes chasseuses y sont attestées. Des meutes d’une dizaine de chiens y pratiquent une division fonctionnelle (recherche, levée, arrêt, contention), étroitement liée aux techniques corporelles humaines. Ici, le chien n’est pas une « unité » de compétition moderne, mais l’extension du corps communautaire. Sous l’angle du genre, ces fragments confèrent une densité supplémentaire à l’histoire d’après-guerre.
7. Modèle logique de la reconstruction cynégétique (synthèse)
7.1 Côté offre (élevage, dressage)
Structuration du registre (gestion des ressources génétiques)
Double évaluation (morphologie × travail)
Transparence des prix (prime = valeur)
Primes/allocations (sécuriser le retour sur investissement)
Apport de sang importé (amélioration par croisements inter-lignées)
7.2 Côté demande (société, administration)
Chasse = loisir + gestion + valeur publique locale
Externalisation / coopération pour la gestion des nuisibles (indicateurs clés : sorties / baisse des dégâts)
Normes d’hygiène et de sécurité (enregistrement, vaccination, prévention des divagations)
Redevabilité et obligations d’information face à l’altérisation urbaine
7.3 Côté culture (traditions, éthique)
Divinité de la montagne, rituels (chien « messager »)
Chasseresses (transmission des techniques dans le collectif)
Bien-être animal (réduction des punitions, dressage centré sur la récompense)
Au total, le chien de chasse d’après-guerre passe du statut d’outil à celui de technologie vivante enchâssée dans les institutions.
Annexe A : Chronologie (points clés)
1945–46 : autorisation limitée de la chasse sous l’Occupation ; reprise des organisations et des bulletins.
1947–50 : lancement de l’enregistrement des chiens existants ; institutionnalisation des mesures antirabiques.
Années 1950 : réorganisation expositions/épreuves ; introduction de la valorisation pécuniaire et des incitations.
Après le traité de paix : importations de stock fondateur, standardisation du dressage.
Haute croissance : montée en puissance de la gestion des nuisibles (cerf/sanglier/macaque) ; mutation des satoyama.
Périodes ultérieures : altérisation urbaine de la chasse et renforcement des obligations d’information / de sécurité.
Conclusion
L’histoire des chiens de chasse dans le Japon d’après-guerre est celle d’une reconnexion des chaînes d’approvisionnement en ressources génétiques et en savoir-faire interrompues par la défaite, au moyen (1) des registres, systèmes d’évaluation et concours, (2) des prix et incitations, (3) des apports de sang étranger et de la standardisation du dressage, (4) de l’arrimage à la valeur publique locale (gestion des nuisibles), et (5) d’une réinterprétation éthique et folklorique. Dans une société où le fusil devient un outil strictement réglementé et perçu comme « étranger », le chien de chasse survit comme technologie vivante négociée dans le cadre d’un contrat social. On y lit l’adaptation robuste du Japon d’après-guerre, à l’intersection des institutions, de l’économie, de la technique et de la culture





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